Comment la France est devenue une championne de la grève
Contre la réforme du travail, la CGT multiplie les appels à la grève. De la Révolution à nos jours, retour sur l'histoire de ce droit fondamental.
Par Anna Breteau
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L'année 2016 a été une année sociale très chargée : le site C'est la grève a recensé 800 grèves en France. La grève, qui s'ancre dans une tradition ouvrière ancienne, fait partie du quotidien de la vie politique française. Toutefois, les professions qui exercent des fonctions régaliennes n'y sont toujours pas autorisées. Pour faire entendre leur voix, elles usent alors de moyens détournés. Le 26 août 2017, par exemple, des femmes de militaires ont manifesté à Paris pour dénoncer les conditions de travail de leurs maris engagés dans l'opération Sentinelle. De leur côté, les policiers, à l'initiative de l'Union des policiers nationaux et indépendants, ont fait jouer leur imagination en lançant un grand concours photo pour dénoncer leurs conditions de travail. Une petite pointe d'humour qui permet de contourner l'interdiction...
Mais l'acquisition de ce droit a été le fruit d'une longue bataille et de "luttes" parfois sanglantes. La grève, qu'on peut définir comme la cessation collective et concertée du travail, n'est pas une invention des sociétés industrielles modernes. On en trouve des traces dès le Moyen Âge, de façon très ponctuelle. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on la nomme « coalition ».
Un monde ouvrier en pleine ébullition
Les historiens s'accordent pour faire de la Révolution française le point de départ du développement des mouvements de grève. Cela commence par une interdiction : le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier proscrit les organisations et rassemblements ouvriers et paysans. Ce texte est renforcé par la prohibition des corporations de métier, alors que le monde ouvrier est en pleine ébullition. Elle répond à une période de grande agitation dans le monde ouvrier.

Le 12 avril 1803, avec l'apparition du livret ouvrier sous le Consulat de Napoléon Bonaparte, l'illégalité des rassemblements ouvriers dans le cadre d'un arrêt du travail est réaffirmée. Les coalitions constituent alors un « délit ». Considérés comme illégaux, les mouvements de grève pouvaient finir violemment réprimés. Il y a la révolte des Canuts, les tisseurs de soie, à Lyon en 1831. Même après la dépénalisation du droit de grève, en 1864, l'armée tira en 1869 sur les mineurs de Ricamarie en grève (14 victimes) et en 1891, à Fourmies, où l'on fêtait la journée d'action du 1er Mai aux cris de « C'est les huit heures qu'il nous faut ! ».
« Les grèves de la joie »

L'interdiction est la règle en Europe jusqu'à ce que l'Angleterre autorise (tout en les encadrant) les rassemblements ouvriers en 1824. En France, c'est la loi Ollivier qui dépénalise le droit de grève en 1864. Mais les fonctionnaires ne se voient pas octroyer ce droit. Le cadre législatif se complète en 1884 : la loi Pierre Waldeck-Rousseau autorise la formation de syndicats. Rapidement, d'autres pays européens accordent le droit de grève. La Belgique en 1866, la Prusse en 1869, les Pays-Bas en 1872 et le Luxembourg en 1879. Si la France compte seulement 300 grèves par an en 1890, le cap des 1 000 conflits est dépassé en 1904. La grève devient alors "un fait social incontournable", selon l'historien Stéphane Sirot, et le moyen de lutte privilégié de la classe ouvrière.
Le XXe siècle fut marqué par plusieurs mouvements. En 1906, la première grève nationale organisée par la CGT réclame avec force la journée des 8 heures. À titre de comparaison, dans les années 1840, les ouvriers pouvaient travailler jusqu'à 15 heures par jour. Mais la grève peut également célébrer des victoires sociales. À l'arrivée au pouvoir du Front populaire et l'instauration des 15 jours de congés payés en 1936, de grandes « grèves de la joie » sont organisées dans toute la France.
Si les affrontements entre les forces de l'ordre et les grévistes sont parfois violents, le droit de grève n'a été qu'une seule fois remis en question au cours du XXe siècle. En 1941, la « Charte du travail » votée par le régime de Vichy interdit les grèves en France et instaure le principe des syndicats uniques et obligatoires. Puis la Constitution de la IVe République du 27 octobre 1946 rétablit le droit de grève et l'élargit aux fonctionnaires. Pour la première fois, ce droit est inscrit dans la Constitution française : « Tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l'action syndicale et adhérer au syndicat de son choix. » En décembre 2000, le droit de grève est inscrit dans la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
Une exception française ?
Si la France souffre d'une réputation d'éternels mécontents, prêts à manifester à la moindre occasion, elle n'est pourtant pas championne en la matière. En effet, Chypre est le pays qui a accumulé le plus de jours de grève en 2016. Sa moyenne ? 2 000 jours de grève pour 1 000 salariés. Le Danemark est deuxième avec 387 jours de grève pour 1 000 salariés. La France arrive 3e sur le podium, avec 80 jours de grève pour 1 000 salariés selon la dernière étude de l'Institut syndical européen.
Cette moyenne reste quand même deux fois plus élevée que la moyenne européenne. « L'originalité de la France n'est pas à rechercher dans l'existence même de ces soubresauts, mais plutôt dans leur ampleur, qui leur donne souvent un fort retentissement », estime l'historien Stéphane Sirot dans La Grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècles) .
